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« Mais le défenseur, l’Esprit saint que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. »
Jean 14.26
Je l’ai trouvé au pied d’un lampadaire, écrasé. Un papillon de nuit — un sphinx. Magnifique encore, même à terre : ces ailes fuselées, ce corps dense de petit oiseau. Quelqu’un était passé là sans le voir.
On dit de ce papillon qu’il n’a pas de trompe. Qu’il ne peut rien manger. Que toute sa vie d’adulte tient sur ce qu’il a emmagasiné quand il était chenille, dans les semaines lentes où il ne faisait rien d’autre que ronger des feuilles, à l’abri, sans rien de remarquable. Son vol, sa beauté, ses quelques nuits tièdes : tout cela était déjà là, en réserve, avant qu’il ne déploie une seule aile.
Il n’aura rien mangé de son vol.
Je suis resté un moment devant lui, et une question m’est venue. Nous, avons-nous une réserve ? Des versets, des cantiques, des heures de fidélité obscure — de quoi tenir le jour où nous ne pourrons plus rien aller chercher ?
Car ce jour-là arrive. Il y a des saisons où l’on ne peut plus lire. La maladie, le deuil, l’épuisement : on ouvre la Bible et les lignes ne veulent plus rien dire. On voudrait prier et il ne sort rien. Ce n’est pas de la tiédeur, c’est un empêchement. On est là, à terre, sans force pour aller au grenier.
J’ai été sapeur-pompier. À trois heures du matin, sur une intervention, personne n’improvise. Les gestes qui viennent sont ceux qu’on a répétés cent fois dans un hangar froid, sans public, sans rien qui ressemble à de l’héroïsme. On ne crée pas dans l’urgence. On restitue.
Je n’ai jamais entendu personne faire l’éloge de ces heures-là. Elles ne se voient que le jour où tout dépend d’elles.
C’est vrai de la foi aussi. Les personnes auprès de qui je m’assois dans les moments les plus durs ne me citent pas leurs lectures récentes. Elles murmurent le Psaume 23 appris à l’école du dimanche. Un cantique de leur mère. Une phrase entendue trente ans plus tôt et qu’elles croyaient perdue.
« Je serre ta parole dans mon cœur, afin de ne pas pécher contre toi. »
Psaume 119.11
Serrer : mettre de côté, ranger à l’abri. Le mot ne dit rien d’exaltant. Il dit le travail de la chenille.
Mais voici ce que je n’avais pas vu tout de suite. La chenille ne sait pas qu’elle prépare un vol. Elle mange des feuilles. Elle ne fait rien d’admirable, elle ne se doute de rien, et c’est pourtant là que tout se joue.
Nous non plus, nous ne savons pas ce que nous mettons de côté. L’enfant assis sur un banc à l’école du dimanche n’accumule pas une réserve : il s’ennuie un peu et regarde par la fenêtre. La femme qui chante en faisant la vaisselle ne prépare pas sa chambre d’hôpital. Et pourtant, trente ans plus tard, c’est ce cantique-là qui reviendra, quand plus rien d’autre ne reviendra.
C’est pourquoi je me méfie de ceux qui disent n’avoir rien. Ils ont plus qu’ils ne croient — simplement, ils ne l’ont pas rangé eux-mêmes. Jésus l’a promis : l’Esprit vous rappellera tout ce que je vous ai dit. Quelqu’un connaît le dépôt mieux que nous, et va y chercher ce que nous ne savons plus avoir.
Et quand rien ne remonte ? L’Esprit lui-même intercède par des soupirs inexprimables (Romains 8.26). Il y a une prière qui monte quand nous n’en avons plus. Ce n’est pas une réserve. C’est quelqu’un.
Le papillon, lui, n’avait que lui-même. Sa réserve était comptée d’avance, et quand elle s’est épuisée il est tombé. Nous, quelqu’un nous accompagne.
Alors constituons la réserve. Apprenons un psaume. Chantons les vieux cantiques jusqu’à ce qu’ils s’usent en nous. Faisons le travail de la chenille dans les semaines où il ne se passe rien — parce que c’est là qu’il se fait, et nulle part ailleurs. Mais faisons-le comme on rentre du bois pour l’hiver, sans se tromper sur l’essentiel : ce n’est pas le bois qui fait le feu.
Le lampadaire était toujours allumé. Il éclairait un corps immobile, et il n’en savait rien. Plus haut, sans bruit, la lune se levait quand même.