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« On vous a enseigné à vous débarrasser du vieil homme qui correspond à votre ancienne manière de vivre et se détruit sous l’effet de ses désirs trompeurs. »
Éphésiens 4.22
Je passais à Bavans, un village du Doubs.
Rien de particulier ce jour-là. Mais quand on a été pompier, on ne cesse jamais tout à fait de lever les yeux vers les plaques de rue. C’est un réflexe qui ne s’efface pas. Pendant des années, ces plaques n’ont pas été des décorations : c’était l’information qui permettait d’arriver à temps, quelque part, où quelqu’un attendait.
Celle-là disait : Rue de la vieille vie.
Je n’ai rien inventé. C’était écrit.
Ces noms-là, dans nos villages, ne sont presque jamais des trouvailles de poète. Ils viennent d’un lieu-dit, d’un vieux cadastre, d’un chemin qu’on empruntait avant. Personne n’a choisi cette plaque pour prêcher. Le nom s’est déposé là, il y a longtemps, et il a tenu.
Mais je l’ai lu avec mes mots à moi. Paul écrit aux Éphésiens : dépouillez-vous du vieil homme, celui de votre vie passée. Le mot y était, en lettres blanches sur une plaque bordeaux, vissée sur un poteau à l’entrée de la rue.
Ce qui m’a arrêté, pourtant, ce n’est pas le nom. C’est que la rue existait encore.
Elle n’avait pas été effacée du plan. Les maisons y étaient habitées, les haies taillées, les boîtes aux lettres relevées. Simplement, elle n’était plus l’axe principal. On l’avait contournée. On pouvait vivre à Bavans sans jamais y passer — mais elle était toujours là.
Je crois que c’est plus juste que ce qu’on dit parfois un peu vite. La vieille vie n’est pas démolie. Elle est déclassée. Elle n’est plus la route qu’on prend pour aller quelque part. Et pourtant, certains soirs de fatigue, les pieds connaissent encore le chemin.
Ce n’est pas qu’on y croie encore. C’est qu’on la connaît.
Paul le dit d’ailleurs autrement qu’on ne l’entend : cette vie-là se corrompt, écrit-il, par des désirs qui trompent. Trompeurs, non parce qu’ils sont interdits, mais parce qu’ils promettent encore et ne tiennent plus.
Une vieille vie, ce n’est pas seulement une vie coupable. C’est une vie fatigante.
J’avais d’abord imaginé une impasse.
C’était plus commode. Un mur au bout, un demi-tour forcé, le moment où l’on comprend qu’il faut bien reculer. Une belle image de la conversion : la manœuvre, le trottoir qu’on monte, le voisin qui vous regarde faire.
Mais la rue de la vieille vie n’est pas une impasse.
C’est une rue résidentielle qui descend doucement vers le bas du village. Des pavillons, des haies taillées au cordeau, un lampadaire, un passage piéton, un ralentisseur. Une voiture qui remonte tranquillement. Et à l’entrée, sous la plaque : trente.
On ralentit, dans la vieille vie. On y est chez soi.
C’est plus sérieux que ce que j’avais imaginé. Une impasse finit par contraindre : on ne peut pas y rester indéfiniment, le mur vous renvoie. Une rue confortable, jamais. Le revêtement est bon, les haies sont propres, personne ne vous attend au bout avec un obstacle. On peut y passer toute une existence sans jamais rencontrer la moindre difficulté.
Voilà pourquoi on y reste. Pas parce qu’on est bloqué. Parce qu’on y est bien.
Alors il faut dire les choses autrement.
Personne ne quitte une rue confortable par accident. On n’en sort pas parce qu’elle est devenue impraticable — elle ne le devient jamais. On en sort parce que quelqu’un appelle.
C’est ainsi dans toute la Bible, et je ne l’avais pas vu. Abram n’était pas coincé à Ur : il était installé, et une voix lui a dit de partir. Nicodème n’était au pied d’aucun mur. C’était un notable, un docteur de la Loi, un homme dont l’adresse était honorable. Il connaissait toutes les rues de la Loi, et il n’avait jamais trouvé celui qui est le Chemin.
Jésus ne lui parle pas de réparer sa vie. Il ne lui reproche rien. Il lui parle de naître. Si un homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu (Jean 3.3).
Voir — c’est le mot. Nicodème ne manquait pas de morale. Il manquait de vue. On peut habiter une rue toute sa vie sans savoir qu’il y en a une autre.
Et une naissance, cela ne se décide pas depuis le confort. Cela s’accueille. C’est même la seule chose au monde qu’on ne fait pas soi-même.
Alors la rue de la vieille vie descend, elle rejoint la route du bas, et là il y a un carrefour. Pas un mur : un choix. Tous les matins, le même. On peut remonter chez soi — c’est calme, c’est à trente, c’est chez nous. Ou prendre l’autre direction, où quelqu’un nous appelle par un nom que nous ne portons pas encore.
Rue de la nouvelle vie.
Vous ne la trouverez pas à Bavans. Elle ne commence pas au bout de l’autre. Elle commence au premier carrefour venu.