Un tableau noir d'école où un instituteur, longue règle de bois à la main, a tracé à la craie trois colonnes du verbe être : l'imparfait (j'étais…), le présent (je suis…) et le futur (je serai…).
Méditation · 22 juin 2026

Je Suis

Nous disons « j'étais », nous rêvons « je serai ». Lui dit, simplement : « Je suis ».


Lu par une voix IA


Il y a, dans la mémoire de presque chacun, un tableau noir.

L'instituteur se tient devant, une longue règle de bois à la main. Trois colonnes sont tracées à la craie : l'imparfait, le présent, le futur. La règle frappe la première, et la classe récite d'une seule voix : j'étais, tu étais, il était… Puis la deuxième : je suis, tu es, il est… Puis la troisième : je serai, tu seras, il sera…

Hier soir, c'était mon petit-fils, penché sur son cahier, qui butait sur ce même verbe être. Et soudain, par-dessus son épaule, j'ai revu mon propre tableau noir, mon propre maître, la même règle frappant les mêmes trois colonnes. Un demi-siècle avait passé. Le verbe, lui, n'avait pas bougé d'une lettre.

Car ce verbe-là, on ne le récite pas qu'à l'école. On le conjugue toute sa vie.

La première colonne, l'imparfait, est celle de ce qui n'est plus. J'étais jeune. J'étais en bonne santé. Mon père était là. Plus les années passent, plus cette colonne s'allonge. À mon âge, elle est devenue la plus longue des trois : la colonne des photographies jaunies et des chaises devenues vides.

La troisième, le futur, est celle de mon petit-fils. Elle déborde de promesses : je serai grand, je serai pompier, je serai… Lumineuse, et pourtant si fragile, car nul ne tient son avenir dans sa main. Ce n'est pas une possession, c'est une espérance suspendue.

Reste la colonne du milieu. Le présent. Je suis. On la croirait nôtre, puisque c'est là que nous vivons. Mais regardez-y de près : notre présent ne tient jamais en place. À peine prononcé, déjà il glisse vers l'imparfait. Le « je suis » d'aujourd'hui sera le « j'étais » de demain. Nous habitons un présent qui fuit entre les doigts.

Et puis il y a Quelqu'un, dans tout l'univers, qui ne conjugue ce verbe que dans une seule colonne.

Un jour, au désert, un homme a demandé à Dieu son nom. Et Dieu, au lieu d'un nom, a donné un verbe : « Je suis celui qui suis. » Pas j'étais. Pas je serai. Le Nom même de Dieu est un verbe planté dans la colonne du milieu. Il ne dit jamais « j'étais », il ne perd rien. Il ne dit jamais « je serai », il n'attend rien. Il est, simplement, et pour toujours.

Lorsque le Fils est venu, il a gardé la grammaire intacte. Sept fois, dans l'Évangile de Jean, il a posé la main sur les choses ordinaires de la vie : je suis le pain, je suis la lumière, je suis le chemin… Toujours au présent. Jamais « j'étais le pain ». Car il n'est pas un souvenir à raviver, mais une présence à rencontrer. Et l'on ne rencontre jamais personne à l'imparfait.

Un jour, on lui reproche son âge. Il répond cette phrase qui devrait nous arrêter le cœur : « Avant qu'Abraham fût, je suis. » Il ne dit pas « j'étais avant Abraham », ce serait déjà vertigineux. Il dit : je suis. Abraham appartient à la première colonne, emporté par le temps. Lui se tient dans la seconde, immobile, présent à chaque génération d'enfants qui récitent au tableau.

Voilà ce que je voudrais glisser à mon petit-fils, pour le jour où il sera grand, où sa colonne d'imparfait commencera à son tour à s'allonger. Tout ce que tu pourras dire de toi finira par basculer dans le passé : j'étais petit, papy était là. Mais il existe un « Je suis » qui ne deviendra jamais « j'étais ». Une présence qui ne passe pas au passé.

Il a même fait l'inouï avec la mort. La seule fois où il s'est permis un imparfait, c'est pour déclarer : « J'étais mort ; et voici, je suis vivant aux siècles des siècles. » Même la mort, il l'a reléguée dans la première colonne, derrière lui, pour ne garder, devant, qu'un présent qui ne finit pas.

Alors, quand tout le reste aura glissé dans l'imparfait, il restera Celui à qui l'on pourra toujours parler au présent. Même au bord d'une tombe. Même les mains vides. Lui dire, simplement, ce mot que le temps ne lui reprendra jamais :

Tu es.

« Avant qu'Abraham fût, je suis. »

Jean 8.58

Pour aller plus loin
Exode 3.14 Au buisson ardent, Dieu donne son Nom : « Je suis celui qui suis. »
Ésaïe 43.10-13 « C'est moi, moi qui suis l'Éternel » : le Nom traverse déjà les prophètes.
Jean 8.58 « Avant qu'Abraham fût, je suis. »
Jean 6 à 15 Les sept « Je suis » : le pain (6.35), la lumière (8.12), la porte (10.9), le bon berger (10.11), la résurrection et la vie (11.25), le chemin (14.6), le vrai cep (15.5).
Hébreux 13.8 « Jésus-Christ est le même hier, aujourd'hui et éternellement. »
Apocalypse 1.17-18 « Je suis le premier et le dernier… j'étais mort, et voici, je suis vivant aux siècles des siècles. »

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