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« Tu abandonneras cela au pauvre et à l’étranger. »
Lévitique 19.10 · Segond 1910
Il a dix ans. Il est planté devant le pommier, la tête renversée en arrière, et il compte. Trois pommes. Tout en haut, là où les branches se font fines, là où on n’ose plus grimper.
— Papy, il en reste trois !
Il le dit comme on signale une urgence, ou une injustice. Trois pommes, c’est trois pommes qu’on pourrait encore cueillir, trois pommes qu’on va perdre si personne ne fait rien.
Le grand-père lève les yeux à son tour. Il ne cherche pas l’échelle.
— Laisse-les. C’est pour les oiseaux.
Rien de plus. Pas d’explication, pas de leçon de morale servie sur un plateau. Juste une phrase, posée là comme on pose une pierre, et qui continuera son chemin bien après que l’enfant aura oublié la couleur de ce pommier.
Il y a une loi, dans le Lévitique, qui ressemble étrangement à ce pommier.
« Quand vous ferez la moisson dans votre pays, tu ne moissonneras pas jusqu’aux bords de ton champ, et tu ne ramasseras pas ce qui reste à glaner. Tu ne cueilleras pas non plus les grappillons de ta vigne, et tu ne ramasseras pas les grains qui en seront tombés. Tu abandonneras cela au pauvre et à l’étranger. » (Lévitique 19.9-10)
Dieu ne demande pas à son peuple de donner une part de ses récoltes. Il lui demande de ne pas tout récolter. De laisser, volontairement, ce qui pourrait encore être pris. C’est une économie étrange, presque absurde vue d’en bas — pourquoi perdre ce qu’on pourrait gagner ? Mais vue d’en haut, c’est une manière de dire : ce champ n’est pas totalement à toi. Il y a toujours quelqu’un, quelque chose, qui a besoin de ce que tu pourrais garder.
Le grand-père ne cite pas le Lévitique. Il n’en a pas besoin. Il porte la même sagesse sans le savoir, ou sans le dire — celle qui sait s’arrêter avant d’avoir tout pris.
On nous apprend très tôt à compter ce qui nous revient. L’enfant devant le pommier ne fait rien de mal : il voit trois pommes, il voit qu’on pourrait les perdre, et ça le dérange. C’est une logique honnête, et même généreuse à sa façon — il ne veut pas gâcher.
Mais il y a une générosité plus grande encore, celle qui choisit de ne pas tout prendre alors qu’elle le pourrait. Pas par gaspillage. Par confiance, peut-être : il y aura d’autres pommes, d’autres moissons. Et par justice silencieuse — parce que ce pommier n’est pas né pour nourrir une seule bouche.
Les oiseaux ne récoltent pas, ne sèment pas, n’amassent rien dans des greniers, Jésus en fera plus tard une leçon sur le souci et la confiance (Matthieu 6.26). Mais ici, avant même d’être nourris par le Père, ils sont nourris par un homme qui a laissé une place pour eux dans son verger — sans qu’on le lui demande.
Il y a sans doute, autour de nous, bien des pommiers où nous grimpons jusqu’à la dernière branche. Du temps qu’on refuse de laisser filer. Des reconnaissances qu’on ne veut surtout pas manquer. Des derniers mots qu’on tient à avoir. Trois pommes, ce n’est rien. Mais c’est peut-être exactement la mesure de ce que Dieu nous demande de lâcher : pas l’essentiel, pas la récolte entière — juste ce petit reste, tout en haut, qu’on pourrait encore prendre, et qu’on choisit de laisser.
Le grand-père n’a pas de grandes théories. Il a juste levé les yeux, et répondu.